Actualité Régionale

Paris et le syndrome togolais
(L'Express 14/02/2005)


Le Togo? Un pays méconnu qui produit du phosphate et des dictatures héréditaires. Le mépris du droit s'y transmet de père en fils. On croyait avoir tout vu. Mais l'accession au trône présidentiel de Faure Gnassingbé, coopté par une clique d'officiers dès l'annonce du décès de Gnassingbé Eyadema, laisse pantois. Rien ne manque à la mascarade. Ni le charcutage constitutionnel, ni l'éviction piteuse du président de l'Assemblée, régent légal, ni l'adoubement servile d'un Parlement à la botte.


Tollé instantané: l'Union africaine dénonce le «coup d'Etat militaire», l'ONU condamne et - divine surprise - Paris exige «le strict respect de la Constitution et la tenue rapide d'élections libres». Pudeur tardive. Car, en 2003, la France ne bronche guère quand Eyadema, ancien sergent-chef de la Coloniale, trafique la loi fondamentale pour briguer un sixième mandat, quatre ans après avoir juré de passer la main. Elle frémit à peine en 1998, lorsqu'il envoya la troupe saborder un dépouillement mal engagé. Ou, en 1991, à l'heure où le «Timonier» de Lomé fit donner l'artillerie contre les bureaux d'un Premier ministre imposé par une brève bourrasque de pluralisme. Elle regimbe tout juste quand le régime liquide par dizaines ses opposants, parfois largués en mer par avion.

Paternalisme

Pas question de lâcher le satrape si francophile, dont on sait qu'il assassina de sa main, en janvier 1963, le premier président du Togo indépendant, Sylvanus Olympio. Lui ou le chaos: plus dévalué que le franc CFA, le dogme de la «stabilité» sert encore. Il y a, dans la fidélité chiraquienne aux despotes à bout de souffle, un mélange de cynisme, de nostalgie, de cécité et de paternalisme. Dont témoigne le procès fait, voilà peu, au Sud-Africain Thabo Mbeki, médiateur de la crise ivoirienne, soupçonné de méconnaître «la psychologie et l'âme» de ses frères de l'Ouest. L'Elysée serait mieux fondé à sommer Laurent Gbagbo d'honorer les accords de Marcoussis s'il avait traité ses protégés avec la même rigueur. Il paraît que le vent tourne, que la Françafrique a vécu. Mais alors pourquoi les inflexions du «nouveau cours» semblent-elles toujours concédées, jamais voulues? Croit-on préserver ainsi un tricot africain qui, maille à maille, s'effiloche? Jacques Chirac a promptement rendu hommage au disparu, cet «ami de la France». Il eût mieux valu pour son peuple qu'Eyadema, épris de chasse, d'hymnes martiaux et de champagne millésimé, fût d'abord l'ami du Togo.

par Vincent Hugeux



Michel Rocard: "Chaque pays africain doit régler ses affaires"

Michel Rocard, ancien Premier ministre, député européen, tire les leçons du coup de force togolais


Ce qui vient de se passer au Togo, après la mort du président Eyadema, aussitôt remplacé par son fils, constitue-t-il, à vos yeux, un coup d'Etat?

Juridiquement, c'est un coup d'Etat. Ce qui est dramatique, c'est que l'armée ait cru devoir intervenir dans la vie publique togolaise sans laisser jouer le processus constitutionnel. Cette situation est grave, car le président Eyadema, qui s'est maintenu trente-huit ans au pouvoir, a pratiquement fait disparaître toute opposition. Du coup, l'alternance est difficile, puisqu'il n'y a plus d'hommes expérimentés disposant d'une liberté de parole. Il est clair que le Togo connaît un retard économique effrayant et qu'il aspire à autre chose, à un avenir où le développement compterait beaucoup, mais la liberté d'expression plus encore. Or c'est ce que l'armée vient d'interdire, et j'en suis très inquiet.

La France a-t-elle été trop complaisante à l'égard de ce pays depuis une trentaine d'années?

Ce serait beaucoup dire, parce que nous avons été solidaires des sanctions qui ont été imposées au Togo par l'Union européenne et que la France ne s'est pas battue pour les faire lever. J'ai même, à un moment, tenté une esquisse de médiation pour obtenir d'Eyadema un engagement à ne pas se représenter, l'opposition pouvant alors revenir vers la voie purement parlementaire. J'ai ainsi parié sur une évolution d'Eyadema, mais il m'a trompé. On ne peut pas dire que la France l'ait vraiment soutenu. Mais il y a cette idée implicite, qu'il faut purger, selon laquelle notre pays aurait toujours une responsabilité avec nos parachutistes et les forces armées françaises serviraient au maintien de l'ordre et au respect de la loi. Ce n'est plus le cas, et pour des raisons qui dépassent largement le Togo, puisqu'elles sont internationales. C'est vrai que la France ne s'est pas servie de son influence pour abattre Eyadema. Mais cela constitue-t-il pour autant un soutien? Non. C'est simplement le constat que le colonialisme est mort et que chaque pays doit régler ses affaires internes lui-même.

Les Etats-Unis vont-ils privilégier la voie diplomatique à l'égard de l'Iran?

Sur ce dossier, tout le monde est très perplexe, car il y a de vraies difficultés. D'abord, que je sache, la quasi-totalité des partis politiques iraniens, qu'ils soient du côté du pouvoir ou dans l'opposition, sont partisans de l'arme nucléaire dans leur pays. Deuxième difficulté: la technique a évolué et il est moins facile, aujourd'hui, de faire la différence entre les types d'équipements et d'installations nucléaires pouvant déboucher sur un usage militaire et ceux qui ne le peuvent pas. Troisième élément du problème: lancer une guerre punitive en Iran serait très aventureux. Il y a plus de 70 millions d'Iraniens et ce serait un terrible affront fait au monde musulman. L'Iran n'étant pas arabe, ce serait tout l'islam d'Asie qui s'en trouverait choqué. Ce serait une déclaration de guerre non plus seulement aux Arabes, mais à toute la communauté musulmane, c'est-à-dire à 1 milliard de personnes. C'est pourquoi les Etats-Unis découvrent que la négociation, l'écoute mutuelle, la politique de la carotte et du bâton, qui consiste à offrir aussi une aide pour le développement de l'énergie nucléaire civile, ont des vertus.

Le camp du non à la Constitution européenne est-il en train de progresser en France, en raison, notamment, des querelles internes au Parti socialiste?

Je suis prudent et je me bats. Et, comme tout militaire qui se bat, je ne fais pas l'hypothèse de la défaite. Quant au PS, il a fait son choix à près de 60% et nous avons des ralliements d'élus qui avaient prôné le non et acceptent aujourd'hui la discipline du parti. Et puis un parti politique ne vit pas sur l'obligation de la parole unique! Cela s'appelle la démocratie, et c'est un très beau nom.

Propos recueillis par Alain Louyot et Pierre Ganz (RFI)
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